« The Revenant » ou l’art de trop en faire

Posted on 16 février 2016

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Salut les gens.

Je viens de voir The Revenant de Alejandro Gonzales Iñárritu, avec Leonardo DiCaprio, Tom Hardy.
Disons-le d’entrée, ce film est un des Oscar-flop de 2016. Bel objet, par un excellent cinéaste, mais qui pour une fois s’est planté. L’Académie (et d’autres) n’y a rien vu.

L’impression immédiate est très positive. La photographie est spectaculaire, costumes, maquillage parfaits (on s’y croirait) et l’engagement physique de tous les comédiens est impressionnant. Le rythme est lent, les plans sont longs et fluides. L’histoire… voilà où ça coinçe.

Ce film est emballage en or qui enveloppe une médaille en bronze (ça aurait pu être du chocolat)

Je pense que le père Iñárritu s’est perdu dans sa performance technique et l’intensité du contexte de son tournage.
Après le très réussi Birdman, qui déjà mettait en jeu un challenge technique (des plans-séquence très longs) mais était touchant et fascinant par son scénario, ses personnages et ce jeu subtil entre la forme théâtrale et cinématographque, voilà qu’il rajoute une couche technique mais qui oublie à peu près tout le reste.
Car pour la forme, il est difficile de faire mieux. Principalement grâce aux lieux de tournage et à la magie des phénomènes météorologiques. Magie qui a fait que plusieurs membres de l’équipe ont quitté le tournage à cause de la difficulté des conditions.
Ici aussi nous avons affaire à de longs plans très fluides, mais, car il y a un mais, ce procédé n’est pas idéal dans toutes les situations. Et pas tout le temps. La spécificité du cinéma est la succession de points de vues diffférents. Le passage d’un plan à un autre est une alchimie qui crée notre implication émotionelle. Un peu comme la chimie qui permet d’obtenir un 3e ingrédient à partir des deux 1ers totalement différents, le montage permet de créer une sensation qui naît de cette succession d’images différentes. Ici ce procédé nous implique dans ce qu’il se passe à l’écran (en étant témoin en continu de tout ce qui se passe) mais curieusement j’ai trouvé qu’il m’empêchait en même temps d’entrer dans le cœur de l’histoire. Je flottait autour des personnages et dans ces forêts enneigées mais je n’y étais pas.
Je pense que c’est là que le procédé technique est devenu sa propre justification et non plus un moyen de raconter l’histoire. Chaque jour de tournage, toute l’équipe répétait  (blocking) ces plans très compliqués et en fin de journée, ils avaient environ 1 h 30 pour tourner le ou les plans. C’est probablement ça qui a rendu le tournage si dur et long. Un système pour pouvoir dire qu’on a tenu sa ligne, qu’on conservé une intégrité artistique.

Malheureusement, quand une méthode devient sa propre raison d’être, elle condamne le but de l’entreprise: raconter une histoire, nous faire vivre des émotions.

Il y a plusieurs moments où l’ont fait wow dans sa tête, mais le cœur n’y est pas. Car l’histoire est très linéaire et ne porte pas d’enjeux majeurs. Pour faire court, elle se résume à: dispute, laissé pour mort, survie, vengeance, fin.
Pendant chacune de ces étapes, peu de questions morales sont soulevées. Il y en a, mais qui restent cantonnées aux seuls faits présentés. On abandonne le blessé à son sort: mais il est encore vivant, oui mais les Indiens arrivent. Ce genre-là. Durant une bonne part du film, DiCaprio se démène comme un diable pour s’en sortir. Ce genre d’expérience force celui qui le vit à des changements profonds, comme lors d’un pélerinage. Ici (quasi) rien. Le personnage avance, survit, se bat mais rien ne laisse sentir qu’il vit réellement la situation. En cause probablement le procédé (encore): coller un objectif grand-angle sur le nez des comédiens impose une façon de voir les choses qui ne colle pas forcément avec ce que l’on raconte. Le système devient son propre inconvénient et tue ce qui l’a engendré.
Nous sommes très loin de Seul Au Monde, avec Tom Hanks, où l’on se sent transformé au fil de son aventure. J’ai infiniment plus vibré en voyant The Grey avec Liam Neeson. Même contexte, les indiens en moins, l’âme en plus,
L’engagement physique du comédien est admirable mais ce n’est pas ça qui fait que l’on vibre. Il y a bien quelques effets de style (apparitions de sa femme et de son fils – adoptif) mais qui ne sont que les songes, des visions. Elles nous montrent ce qu’il a perdu.

Détail pénible et dont il faut tenir compte avant de voir ce film: son masochisme. Le nombre de souffrances par lesquelles passe  le protagoniste est tel que cela m’a fait penser à La Passion de Mel Gibson. 2 h de coups de fouets. Ici c’est un peu ça, en plus varié. Un tel martyr est presque de la pornographie survivaliste.

Tout ça pour quoi? Une histoire de vengeance. Histoire de colons gras et cruels.
Iñárritu nous a offert quelques films somptueux comme 21 Grammes ou Babel. Mais ici, la coquille est bien vide, car je ne vois ce que l’on peut en retirer. Même les meilleurs cinéastes peuvent se planter. Iñárritu parle souvent de l’ego dans ses interviews. Et bien en général ce sont des gens qui ont du mal à s’en défaire qui en parlent le plus. Je crois qu’ici il s’est fait avoir.

Ce film a la forme d’une œuvre d’art mais n’en a pas la substance. Sa forme rappelle les films de Terrence Malick sauf qu’il manque cruellement de sensibilité. Malick (dans The Tree of Life par exemple) montre une succession d’instants de vie, sans forcément les lier par une trame dramatique, mais le tout creuse en nous et au long du film, nous sommes amenés dans cet état qui rend les films si merveilleux parfois. Ici on vit viscéralement les événements (ce qui est déjà pas mal) mais rien ne « creuse ».
On pourrait faire une analogie musicale: ce film est un peu comme les derniers albums du groupe Dream Theater. Jadis fer de lance du hard-rock progressif inventif, sensible et techniquement de très haut niveau. Aujourd’hui ils jouent leur propre farce, se coulant dans une complexité infinie mais sans âme.

Au vu de la beauté de la photographie du film, de l’intensité du jeu des comédiens (doivent-ils surjouer pour que cela se voient derrière leur tignasse et leur barbe dégeu? Ou est-ce comme le signale Judas qui commente ci-dessous, pour compenser la vacuité des personnages?) et de sa forme lente, il est facile de croire à un grand film. Iñárritu y croit probablement. Croire, ce n’est pas être.
En tout cas, je n’y  pas trouvé ce qui me fait aller m’asseoir dans une salle obscure.
Je parie que dans peu de temps, plus personne ne parlera de ce film.

Ci-dessous un article qui raconte la vraie histoire sur laquelle est basée le film.

http://www.telegraph.co.uk/film/the-revenant/leonardo-dicaprio-hugh-glass-true-story/


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