La violence de Tarantino est ailleurs

Posted on 27 janvier 2014

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Salut les gens.

Petite réflexion sur les films du cinéaste Quentin Tarantino, particulièrement Kill Bill Vol. I & II, Boulevard de la Mort (Death Proof), Inglorious Basterds et Django Unchained. Attention à ne pas interpréter mes propos comme une critique négative de son travail global qui selon moi déborde de qualités et le rend passionnant à bien des égards.

Derrière la violence visuelle typique de ses films, qui est son choix, se cache une autre violencve, celle de ses personnages et de ses histoires.
Ce qui fait la popularité de ce cinéaste, c’est son style de cinéma très « cinéphile » et inventif. Tarantino étant un vrai fou de cinéma, il utilise sa passion dans ses réalisations, se laissant la liberté d’inventer des moments, voire des films entiers remplis de moments d’anthologie. En plus, il offre à ses acteurs, et c’est son plus grand mérite, un champ libre pour jouer, leur permettant de vivre leur métier, d’incarner leurs personnages pleinement. C’est pourquoi tous les acteurs et actrices veulent jouer dans ses films. Il les aime, car Tarantino sait qu’ils incarnent le film, que c’est à travers eux et le scénario que le film tire sa force et son impact sur le spectateur.

Malgré ses immenses qualités objectives, je n’ai jamais vraiment été touché, ou je ne me suis jamais senti impliqué par ses histoires et ses personnages. Ce que l’on voit en premier dans les films de Tarantino sont ces qualités objectives: inventivité, dynamisme, incarnation des personnages, utilisation de la musique. Ce que l’on voit moins est la linéarité et l’absence d’évolution de ses personnages.

Les personnages n’évoluent pas

Il l’affirme même dans une de ses interviews, il va consciemment à l’encontre de cette règle qui veut qu’un personnage évolue intérieurement au fil de l’histoire. En quelque sorte, il agit en rebelle face à cette règle. Seulement voilà, ce qui nous touche souvent dans une histoire, c’est de voir un personnage enrichi, transformé par ce qu’il lui arrive, car en cela il incarne les changements que nous vivons dans nos vies, et ce sont de grands moments qui font ce que nous sommes.
Le dicton populaire « Seul les imbéciles ne changent jamais d’avis » dit que celui qui tient ses positions et ses opinions coûte que coûte n’évolue pas. Il faut préciser, et le dicton n’est pas totalement juste, que tout n’est pas à changer, mais seulement ce qui demande à l’être.
Dans les films de Tarantino, si vous observez bien, les personnages sont mûs par une impitoyable volonté qui ne souffre d’aucune inflexion, et c’est là la violence la plus grande qui nous empêche une réelle empathie envers eux.

Vengeance

Un des plus bas instincts humains est utilisé comme trame de fond pour nombreux de ses films. La vengeance, c’est l’absence de pardon, c’est la justification de violence absolue, le droit à faire souffrir autant qu’on a souffert. C’est la souffrance infinie, car la vengeance appelle la vengeance en retour. Cercle vicieux qui est la négation de la vie elle-même. Par la vengeance on ment, on tue, on vole et on est trahi, tué, volé.

Kill Bill Vol. I & II

Histoire succincte (spoilers ou ne-pas-lire-si-pas-vu, l’anglais est parfois pratique): un groupe d’assassins professionnels menés par Bill; un de leur membre, Beatrix Kiddo « The Bride » découvre qu’elle est enceinte (voici le seul changement de motivation du personnage principal et c’est la raison-même de l’histoire entière). Devenant mère, la nature faisant son travail, elle décide de ne plus être un assassin. Elle s’enfuit voulant échapper à cette vie de meurtres, le père de l’enfant (Bill) la retrouve et la fait tuer par ses propres collègues. Quatre ans plus tard, elle sort du coma et se lance dans ce qui constitue l’essentiel des deux films: sa vengeance. Elle va liquider ses ex-collègues jusqu’au dernier. Fin.

tarantino_kill-bill

La volonté farouche du personnage principal offre malgré tout des moments très intéressants. Dans les actes que l’on voit à l’écran, elle incarne un absolu, le besoin essentiel de faire valoir ses droits, droit de vivre, de ne pas se laisser abattre. A ne pas confondre avec les motivations qui sont à l’origine des actes, qui elles sont la vraie violence originelle.

Aucune inflexion dans la longue série de meurtres commis par la vengeresse. Telle une machine à tuer, elle supprime tous ceux qui sont liés à son calvaire. Pire, à la fin du volume II, elle arrive chez Bill, découvre que son enfant est vivant, c’est une fillette de quatre ans, elle le liquide (pendant que l’enfant dort).
Donc, pour que l’on réalise bien ce qu’il s’est passé: elle emporte sa fille après avoir assassiné le père de celle-ci et tout est montré comme normal. Le lendemain, la fillette ne demande aucune nouvelle de son père qui l’a élevé depuis sa naissance. Comme s’il n’avait jamais existé. La fillette est avec sa maman qu’elle ne voit que depuis la veille.
Cette absurdité est là pour maintenir l’idée maîtresse de l’histoire: l’absence du droit à exister pour ceux qui sont visés par la vengeance de la meurtrière prétendument rempentie, car si elle décide de quitter le métier en devenant mère, elle le retrouve pour se venger. De vils personnages certes, mais qui se voient liquidés par plus impitoyables qu’eux, par qui a voulu cesser de tuer par son état de mère, il est vrai en croyant ne plus l’être. Mais là aussi il y a erreur: une mère ne cesse pas d’être mère quand elle perd son enfant. Qu’elle croie que son enfant n’est plus ne la rend pas à son état d’avant sa grossesse. Du point de vue scénaristique, c’est soit une ignorance de ce qu’est l’humain, soit une volonté de tenir absolument l’argument principal, la vengeance et tant pis pour les vérités humaines.

S’absoudre de ces vérités-là se paie par un résultat qui ne touche pas notre humanité, qui rabaisse le spectacle au niveau de la distraction enthousiasmante mais momentanée et sans effet en profondeur et à long terme.

tarantino_DeathProofGirls-14Boulevard de la mort
(
Death Proof)

Ici, le thème de la vengeance est rendu plus subtilement. Le film comporte deux parties. La première: un groupe de jeunes femmes (plutôt délurées et joviales) sont la cible d’un tueur en voiture. Il s’en sort, elles meurent toutes, le mal gagne. Dans la deuxième partie, un autre groupe de jeunes femmes (joviales mais plus terre-à-terre, et à noter, toutes travaillant sur le tournage d’un film) est ciblée par ce même tueur motorisé. Elles ne se laissent pas faire, attrapent le tueur et le liquident. Ici la vengeance est directe, elle est exécutée « à chaud » tout de suite après le délit, comme un droit à se défendre de son agresseur immédiat, ce qui n’est pas faux sur le fond. On peut y voir aussi du féminisme radical, ce qui n’est pas déplaisant. Une meuf qui botte les fesses d’un gros connard qui l’emmerde, ç’est toujours défoulant.

tarantino_inglourious-basterds (5)Inglorious Basterds

Même topo que dans Kill Bill, cette fois-ci un commando de militaires juifs américains vont assassiner Hitler en Allemagne. Ici Tarantino utilise le prétexte historique pour appliquer son principe fétiche. Ce qui rejoint la réalité des manœuvres du sionisme.

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tarantino_django-unchained03Django Unchained

Comme dans le film précédent mais cette fois-ci avec l’histoire de la traite négrière transatlantique. Vengeance défoulatoire encore, car quand l’esclave dégomme du blanc raciste ou complice et que ceux-ci giclent en l’air comme des marionnettes, c’est assez drôle. Mais après une deuxième vision, l’impression qui me revient de plus en plus est que son cinéma n’a pas d’âme. C’est un grand gamin cruel et sans cœur qui s’amuse.
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On voit que dans la plupart de ces films, Tarantino utilise le même canevas: souffrance, vengeance inflexible. Alors que la violence est parfois montrée avec un tel excès que cela en devient drôle, comme dans Django Unchained, le fond de l’histoire, des protagonistes abritent la vraie violence de ses films que ne peuvent se hisser au niveau des œuvres qui nous touchent.
Malgré les immenses qualités de quasi tous les aspects de son cinéma, Tarantino ne peut pas réaliser de grands films tant qu’il utilisera la plus abjecte partie de l’âme humaine pour créer ses histoires.
Pour faire un film qui nous touche, il faut montrer quelque-chose en quoi on se reconnaît. Cette folie vengeresse n’est pas viable et la plupart des gens le sentent instinctivement. Un crime appelle la vengeance, qui en appelle  une autre, etc.
Désolé M. Tarantino, mais il faudra évoluer pour devenir un authentique grand cinéaste.