« No Country for Old Men »: une fable moderne

Posted on 6 mars 2012

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Salut les gens.

Après la N’ième vision de ce chef d’œuvre (je ne suis pas le seul à le dire), je crois avoir mis le doigt sur ce qui fait son ampleur, sa profondeur et sa subtilité.

Chaque vision du film des frères Cohen est un plaisir, et plus, un moment d’admiration, tellement la narration, l’histoire, ses symboles, ses images et ses personnages sont riches et magnifiquement représentés. Mais ce n’est pas à la première vision que j’ai capté ce qui m’est apparu comme un sens caché, ou un des sens cachés de cette histoire.

Le résumé et le développement qui suivent dévoilent l’intrigue et la fin de l’histoire.
Un jeune homme (Llewelyn Moss) trouve une mallette pleine d’argent en plein désert, non loin de ce qui ressemble à un drug deal entre Mexicains qui a mal tourné. Il emporte l’argent. Il se retrouve assez vite pourchassé par un tueur professionnel (Anton Chigurh, incarné par l’impressionnant Javier Bardem) payé pour récupérer la mallette. S’en suit une traque à travers les paysages secs de l’arrière-pays américain.

Tous les personnages qui interviennent sont passionnants et ont une épaisseur, même les seconds-rôles. Mais surtout, il y a le tueur magistralement incarné par l’acteur espagnol. C’est en observant son attitude que l’on comprend un message sous-jacent à l’intrigue, qui complète l’impression globale de ce film, qui est celle de fin du monde, fin des valeurs. Et surprise, ce personnage d’assassin est le plus moral de tous, à part peut-être celui du shériff, joué par Tommy Lee Jones.

Le tueur est le personnage
le plus moral de tous

Quand il exécute sa besogne, le tueur semble distant, méticuleux, ou simplement là. Sans hargne, sans cruauté. Sous son enveloppe de meurtrier froid et déterminé, parfois distant et à l’air déconnecté, il est semblable à un ange. Certes un ange qui porte la mort avec lui, mais un ange qui ne s’intéresse pas à l’argent, qui a des principes moraux qui sont de la plus haute importance pour lui, qui tient sa parole, qui poursuit sa mission coûte que coûte. Si le shériff est moral au sens de la bienséance en société, le tueur lui est l’incarnation, dans tout son impitoyable absolu, de la Justice. Justice tel une vertu primordiale, ou tel une Loi universelle. Et le film semble dire que c’est un personnage comme lui, pas un meurtrier, mais une personne à haute valeur morale qui survivra au bout du compte. Car il s’en sort à la fin. Comme si à la fin des Temps, ou à la fin d’un cycle (un Age, comme le dit la Bible dans son sens originel), était celui où l’absolu est la norme. Qu’il n’y pas de place pour les demi-mesures. Nous sommes vivants, ou morts. Nous sommes droits, ou tortueux.

A deux reprises dans le film, on le traite de fou. Les deux fois par la personne qu’il s’apprête à éliminer. On le traite de fou car il exécute sa tâche (tuer des gens) pour des motifs moraux. Contradiction pensons-nous. Pas dans sa vision plus large de la vie que celle des autres protagonistes « normaux ». La Vie est plus grande que les individus. Les faire quitter cette existence est aussi facile à faire que le fait la nature. Dans un tremblement de terre ou un tsunami par exemple. Ainsi il joue parfois la vie d’une personne qui croise sa route à pile ou face, en demandant à sa potentielle victime de choisir (« Call it. ») pile ou face. Il joue la roue du destin et offre soit la vie, soit la mort. Il est donc autant un ange qu’un démon, si on devait utiliser une lecture dualiste bien contre mal. Il tue comme il épargne par tirage au sort, 50/50. Quoi de plus honnête? Vous choisissez, et le sort décide.

C’est donc lui que l’on traite de fou. Alors que dans le film, nous assistons à deux tueries, une des deux est tout au début, lorsque Moss, joué par Josh Brolin, trouve la drogue et l’argent au milieu de cadavres d’hommes et d’un chien. Détail important qui inclut le monde animal (innocence) dans la sauvagerie humaine. Ces hommes qui commercent de la drogue, pour de l’argent et qui s’entre-tuent pour ça, laissant souvent des victimes innocentes sur le carreau. Voir la femme au bord de la piscine du motel avec qui Moss échange deux mots. Elle paie de sa vie sa petite invitation à une bière et à plus si entente.

Les fous ne sont-ils pas ceux qui courent après avoir volé de l’argent qui ne leur appartient pas (Moss, qui meurt à la fin)? Et qui plus est, est issu d’une affaire criminelle? Les fous ne sont-ils pas ceux qui tuent pour la drogue et pour de l’argent (les dealers Mexicains, qui meurent aussi)?

Au milieu de cette histoire, il reste le shériff. Il survit, peut-être parce qu’il doute, parce qu’il ne fonce pas bille en tête, parce qu’il réfléchit. Et aussi parce qu’il se soucie des petits travers de chaque instant (quand il arrête le chauffeur transportant les corps et lui signale que sa bâche est mal attachée). Pourquoi s’inquiète-t-il de ce détail alors qu’il enquête sur un tueur qui sème la mort sur son passage? Parce qu’il est, un peu comme Chigurh, pétri de sens. Il est guidé par un système de valeurs qui est supérieur et plus profond que les actes et les événements. Dans la tempête, c’est un homme qui tient droit la barre. Il incarne peut-être l’anti-thèse de Chigurh. Ou plutôt sa version humaine. Le tueur est impitoyable, le shériff est compatissant, mais ils sont les deux faces d’une même pièce. Comme deux forces opposées mais allant dans la même direction, et qui ne se croisent jamais dans le film. A aucun moment il y a une confrontation directe entre Chigurh et le shériff. Les cinéastes semblent nous dire que l’être mû par l’absolu est inattrapable. Il est comme la tornade, on ne peut que la suivre ou tenter d’échaper à sa force.

A la fin du générique, il nous en reste cette impression d’être secoué très profondément, d’avoir été brassé. Une vibration nous habite à ce moment-là, et c’est grandiose de sentir ça. Seuls les très grands films créent cette impression.