"Thrive": un faux bon documentaire

Publié le 18 mai 2012

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Salut les gens.

Au sujet du documentaire Thrive dont les infos circulent en ce moment sur le net. Réalisé par, et c’est intéressant, James Foster Gamble, membre de la famille et de l’entreprise homonyme Procter&Gamble, 80 milliards en 2010.

Ci-contre: pour comprendre le sens de ce mot, voici le genre d’image qui sort quand on recherche thrive sur google images.

Thrive signifie:
grandir vigoureusement, prospérer.

Prospérer définition:
s’enrichir, se développer, croître

Après l’avoir regardé, quelque-chose me chicanait sans savoir quoi. A part le mot "prospérer" qui ne me plaît pas, car contient "réussite", "enrichissement". Ensuite j’ai revu un autre docu, le 3e volet de la série "Zeitgeist" pour observer comment son auteur approche son sujet, et là j’ai pigé.

Ci-dessous: sur l’affiche du film, un œil qui voit enfin, ou un œil qui vous épie?

Ce documentaire offre des observations authentiques et "alternatives" qui parlent à la curiosité et l’idéalisme pacifique de la plupart des gens tout en offrant un message consumériste sous-jacent. C’est du marketing pour vendre de l’immobilisme. Il utilise les codes actuels suggérant un éveil de la conscience qui se passe réellement en nous parlant de phénomènes passionnants, tout en véhiculant des informations contraires, le status quo du capitalisme. Une vraie hypocrisie. Ce n’est pas étonnant, quand on sait par qui est créé et financé ce projet. Une entreprise qui réalise un bénéfice annuel de 80 milliards de dollars tout en dégraissant quand cela optimise ses marges peut-elle remettre en cause le système qui lui a permis de "prospérer"?

Enoncer du vrai pour vendre du faux

Thrive montre plein de choses passionnantes mais le message, le fond, n’offre rien de nouveau et pire, il appelle sans le dire à persister dans la voie actuelle de consommation style US. C’est un cas classique de ce que Michéa nomme "la double pensée". Il n’offre pas de solution concrète, ni même ne parle de comment changer la structure économique actuelle. Il montre les magouilles des banques dans le passé mais sans aller plus loin, sans les mettre en perspective avec la situation actuelle. Il ne dit pas non plus que ceux qui ont les rennes du pouvoir ne vont pas les lâcher comme ça. Il est facile de dire "Il faudrait que" et "Si nous faisions ça". Les doux rêves ne changent rien.

J’ai lu que ce docu serait une sorte de "Zeitgeist 2.0". Voilà une façon discrète de suggérer que ce dernier est une version obsolète. Pas que je sois d’accord avec tout ce qui est dit dans Zeitgeist, mais son auteur Peter Joseph, autodidacte auto-financé, me semble mû par de bien plus sincères et altruistes motivations, même si lui aussi peut dériver vers des croyances plus personnelles que générales.

Un constat sans applications pratiques

Quelques arguments:
• Dans Thrive, ils passent en revue une série de sujet sans les relier, à part qu’ils y trouvent la forme de tore. C’est joli, cela démontre que les cycles de la vie ont une forme géométrique. Mais que fait-on de cette info? Tores, cercles, spirales, OK, et après? C’est un constat sans applications pratiques.

• La multiplicité des sujets abordés est intéressante mais ils en tirent une conclusion qui me semble fausse: que tous les problèmes de notre planète sont liés à l’accès à l’énergie. Alors que c’est précisément l’émergence de la production d’énergie en masse qui a entraîné l’industrie, la mécanisation de l’agriculture, la production de produits toxiques, le commerce mondialisé, etc… Et puis l’humanité s’est passé d’énergie pendant des millénaires. De plus, énergie dite "libre" peut potentiellement devenir dangereuse, suivant comment on l’utilise: fabrication d’armes, etc… Je me suis fait atomiser par un rayon laser, mince alors, mais c’était de l’énergie libre, ouaiiiiis super.

• La mise en scène est très "américaine". Musique triste quand on aborde le sujet de la pauvreté, ton condescendant. Pas très fin tout ça.

Les riches vont-ils, dans un geste spontané,
nous donner leurs sous?

• Et enfin, quelles solutions offrent-ils à la fin? Que si les plus grandes fortunes du monde donnaient la moitié de ce qu’ils ont… Ah bien. Vont-t-il le faire? Va-t-on aller sonner à la porte de la Fed et leur demander 500 milliards (chiffre au hasard)? Argent qu’ils n’ont jamais eu et qui n’existe pas d’ailleurs. Et des sous pour quoi faire? Augmenter notre parc de voitures? Pour les pays pauvres, on peut facilement imaginer les améliorations, encore faut-il que l’image de la modernité ne prenne le pas sur les besoins essentiels. Car on observe que dans un pays où l’on arrive à peine à se nourrir, les jeunes se paient des téléphones portables, dont la valeur pourrait nourrir la famille durant un bon moment.

Au final, ce film est terriblement superficiel et il ne permet pas d’initier un changement profond et réel, malgré le fait qu’il affiche des intentions louables. Il est comme une discussion entre idéalistes qui refont le monde en mots. Quand tout a été dit, rien n’a été fait. Ce film ressemble affreusement à du marketing déguisé, pas pour vendre quelque-chose de précis, mais pour contenir son audience dans cet état de "refaisons le monde en mots" Ouaiiiis super le monde est sauvé. De plus, j’y vois 2 messages sous-jacents: "Energie en abondance" et "ayons tout ce que l’on veut":

- Energie en abondance (libre), pour pouvoir en dépenser autant que l’on veut. C’est l’esprit du toujours plus, fabriquer plein de véhicules (à l’énergie électrique et gratuite certes) mais en quantité, ce qui persiste dans la voie de surproduction et exploitation des ressources. Car il faut les fabriquer, ces voitures. Même mûes par de l’énergie gratuite.
- Ayons tout ce que l’on veut. "Si nous avions plein d’argent, nous serions tous heureux". Avoir de l’énergie en abondance et pouvoir se payer tous nos désir, n’est-ce pas Babylone? N’est-ce pas l’éloge de l’ego?  C’est l’esprit american dream, qui n’est en somme que l’éloge du consumérisme. George Carlin dit d’ailleurs qu’il faut que ce soit un rêve pour que l’on se laisse bercer sans réagir. Il suffit parfois de bien lire les mots et connaître leur définition pour comprendre leurs messages cachés.

Au sujet du film, article en anglais de Charles Eisenstein.

Mise à jour du samedi 19 mai 2012

On dirait que la prospérité est un concept qui sera un peu exclusif. Elle sera pour lui mais pas pour ses employés car: "Procter & Gamble restructure: des dizaines de postes risquent d’être supprimés à Genève" et au total 5700 postes d’ici 2013. Ça c’est de la prospérité.

Remarque pour les commentaires:
- Inutile de m’envoyer des tartines de 10’000 signes qui me disent. "Imagine que des millions de gens faisaient ci ou ça…" car c’est exactement les propos tenus dans le film et que cela n’est au mieux que douce rêverie, et au pire manœuvre déguisée. Il est facile de se faire mousser dans ce bel humanisme qui ne change rien dans le monde concret. Des idéaux oui, mais avec un sens critique, avec l’énergie de l’examen, de la mise en pratique.
J’ai moi aussi été jeune et m’attachais plus aux idées qu’à l’exigence nécessaire pour dépasser l’immobilisme de la pensée. Mais ça, seul le temps et une attitude intérieure de doute et de questionnement nous le donne. "Le vrai, c’est qu’il ne faut jamais croire, et il faut examiner toujours" écrivait Alain.

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